L’informel n’est pas une anomalie : c’est le modèle dominant
En Afrique, plus de 80 % de l’emploi total se situe dans l’économie informelle (Organisation internationale du travail, données régionales consolidées). Dans certains pays, ce chiffre dépasse 90 %. Pourtant, dans les analyses économiques, l’informel est encore souvent présenté comme une anomalie à corriger. Dans la distribution africaine, il constitue en réalité l’infrastructure dominante.
Un système adapté à la réalité des marchés
La distribution informelle ne relève pas d’un défaut d’organisation. Elle répond à une logique rationnelle dans un environnement caractérisé par :
Des infrastructures incomplètes
Un accès limité au financement formel
Une fiscalité complexe
De faibles mécanismes d’assurance
Dans ce contexte, la flexibilité prime. Le réseau informel permet une adaptation rapide à la demande, des coûts fixes réduits, une proximité forte avec le client, et une circulation fluide de petites quantités. Dans des marchés urbains denses, ces réseaux assurent une distribution efficace, souvent plus rapide que des structures formelles rigides. Il ne s’agit donc pas d’un système transitoire mais bien d’un système fonctionnel.
Une intelligence économique collective
L’économie informelle repose sur la confiance interpersonnelle, la réputation locale et des mécanismes sociaux de régulation. Elle réduit certains coûts administratifs mais augmente d’autres formes de risque tels que :
L’absence de traçabilité
La difficulté d’accès au crédit structuré
La volatilité des relations commerciales
Cependant, qualifier ce modèle d’inefficace serait inexact. Car il a permis d’absorber une pression démographique majeure (près de 60 % de la population africaine a moins de 25 ans (Banque mondiale, 2025)), sans explosion sociale systémique. La distribution informelle joue ainsi un rôle stabilisateur dans les sociétés africaines.
Les limites structurelles dans un contexte de croissance
À mesure que les volumes augmentent et que le e-commerce progresse (estimé entre 50 et 60 milliards USD (Banque mondiale / IFC, 2024–2025)) certaines limites apparaissent. Il s’agit notamment de la difficulté à mutualiser les données, l’incapacité à consolider les volumes régionaux, l’accès restreint aux financements d’expansion et une intégration complexe aux circuits transfrontaliers.
Le commerce intra-africain représente encore moins de 18 % des échanges totaux (CNUCED, 2024). La fragmentation structurelle freine la montée en échelle. L’enjeu n’est donc pas de remplacer l’informel mais bien d’accompagner son évolution.
Formaliser sans détruire
Il ne peut donc pas être question de chercher à éliminer l’informel. L’enjeu réside plutôt dans les solutions pour intégrer progressivement des outils de formalisation sans casser la souplesse existante. Il est donc question de solutions de digitalisation adaptée, de traçabilité simplifiée, de mécanismes fiscaux graduels et d’outils pour un accès élargi au financement.
L’hybridation pourrait devenir le modèle dominant en alliant souplesse opérationnelle et structuration progressive. Les États, investisseurs et entrepreneurs sont tous concernés.
Aller plus loin
L’informel est trop souvent analysé de manière abstraite. Dans le Dossier Spécial du numéro 18 de K-World, nous examinons comment, sur le terrain, des acteurs naviguent entre logiques formelles et informelles, adaptent leurs modèles aux réalités locales et structurent progressivement leurs réseaux. Les études de cas montrent que la frontière entre les deux mondes est plus poreuse qu’on ne l’imagine.
La distribution informelle n’est ni un accident ni une défaillance. Elle est une réponse économique à un environnement spécifique. L’enjeu des prochaines années ne sera pas sa disparition, mais sa transformation progressive dans un écosystème en mutation.