Deyemi Okanlawon – Construire les routes du cinéma africain

Une conversation K-World sur la distribution, les données, le capital humain et l’économie du cinéma africain.
Deyemi Okanlawon parle du cinéma africain depuis l’intérieur du secteur. Son regard n’est pas seulement artistique. Il est aussi pratique et commercial. Dans cet entretien avec K-World Magazine, il explique ce qui permet aux films africains de circuler, pourquoi la distribution reste un goulet d’étranglement majeur, en quoi YouTube et les plateformes de streaming fonctionnent différemment, et pourquoi les données et les compétences humaines comptent pour l’avenir du secteur.
Cet entretien a été édité pour en faciliter la lecture et en réduire la longueur. Les réponses restent proches de la conversation originale.
Qu’est-ce qui permet à un film de circuler réellement au-delà du seul moment où il est produit ?
Je pense que plusieurs éléments comptent. L’un des plus simples est la qualité de production. Je dis simple parce que c’est quelque chose que l’argent peut résoudre. Avec les bons moyens, vous pouvez réunir les bonnes personnes sur un projet et améliorer la qualité.
Mais avant la qualité, il faut réellement comprendre l’histoire et voir dans quelle mesure elle peut toucher un public au-delà de votre audience immédiate. Si vous tournez un film au Nigeria, la question est de savoir si cette histoire peut parler non seulement au public nigérian, mais aussi au reste du monde. C’est là qu’interviennent les thèmes universels : l’amour, l’ambition, la trahison et toutes ces choses que chaque être humain peut comprendre. Les gens s’y reconnaissent parce qu’ils les ont eux-mêmes vécues.
Un élément essentiel manque encore particulièrement aux films africains, et notamment aux films nigérians : la distribution et l’accès aux marchés. Pour la majorité d’entre eux, cet accès est presque inexistant.
L’arrivée des plateformes de streaming nous a donné un peu plus de marge de manœuvre, mais ces possibilités restent trop peu nombreuses. Je pense aussi que les bonnes équipes créatives n’ont pas toujours été mobilisées pour ces plateformes. Nous avions parfois encore le sentiment de raconter des histoires uniquement pour le public nigérian, alors qu’il fallait commencer à penser des histoires capables de parler au monde.
La distribution est très étroitement liée au marketing. Lorsque vous voyez un panneau publicitaire pour un produit, c’est le marketing de ce produit. Lorsque ce produit est disponible dans les rayons d’un supermarché, ou dans le plus grand nombre possible de petits commerces, c’est la distribution. Une fois la distribution en place, le marketing devient plus efficace. Avec les bons partenaires de distribution, le marketing est souvent intégré à leur travail.
Pour qu’un film circule au-delà de son marché immédiat, je dirais qu’il faut une histoire universelle, une production de qualité, un accès à la distribution et un marketing solide. Tous ces éléments sont liés.
Où se situe aujourd’hui le principal goulet d’étranglement ?
Le capital humain.
Au bout du compte, vous avez affaire à des personnes sur toute la chaîne. Il faut la bonne personne pour comprendre la distribution. Il faut la bonne personne pour le marketing. Il faut le bon acteur, le bon réalisateur, le bon scénariste et le bon producteur.
Le développement des compétences humaines est au cœur des problèmes que nous rencontrons dans notre écosystème cinématographique. Même avec d’excellents acteurs, vous ne produirez pas des histoires capables de voyager sans d’excellents scénaristes. Vous pouvez avoir un excellent réalisateur, mais si personne ne réfléchit à la manière de distribuer le film dans le monde, le problème demeure.
À la base de tout cela, la question est donc de savoir de quel capital humain nous disposons. Il ne s’agit pas seulement du marketing ou de l’écriture. Il s’agit des personnes présentes sur toute la chaîne. Un programme de formation qui relie des professionnels aux écosystèmes internationaux de distribution, les forme et leur donne accès à ces réseaux résout déjà une partie du problème. Un programme de développement des compétences destiné aux acteurs, scénaristes, réalisateurs et producteurs renforce la capacité de l’ensemble de l’écosystème.
Je ne crois pas qu’une formation puisse être séparée de l’état d’esprit. Ce à quoi nous sommes exposés détermine en grande partie ce que nous produisons. Si vous m’exposez à la manière dont Hollywood pense la distribution, vous modifiez ma façon de la concevoir et vous me donnez les compétences concrètes nécessaires pour la mettre en œuvre.
Comment les producteurs doivent-ils aborder YouTube et les autres plateformes de streaming ?
YouTube est également une plateforme de streaming, mais elle possède des caractéristiques différentes. Son fonctionnement n’est pas le même que celui de nombreuses autres plateformes.
YouTube repose sur un modèle freemium. Vous mettez un contenu en ligne, le public peut le regarder gratuitement et des publicités lui sont diffusées pendant le visionnage. Les autres plateformes de streaming fonctionnent davantage par abonnement, achat de licences ou commande de contenus. Leur manière de générer des revenus est différente. Ces modèles économiques comportent donc des contraintes différentes.
YouTube fonctionne généralement avec des projets à plus petit budget, parce que vous cherchez à monétiser l’audience et le nombre de vues. En tant qu’entrepreneur, y compris dans les métiers créatifs, vous cherchez à produire le film pour moins que ce qu’il peut vous rapporter. Vous produisez un film, vous le monétisez, vous dégagez un bénéfice, puis vous retournez en tourner un ou deux autres.
Avec les autres plateformes de streaming, le cinéaste peut parfois consacrer davantage de moyens à la production, parce que le modèle de revenus est différent. Lorsqu’une plateforme commande un projet ou en acquiert la licence, la structure n’est pas la même que lorsqu’il faut générer des millions de vues sur YouTube. Vous ne pouvez pas produire un film avec un budget de plateforme premium ou de cinéma et espérer récupérer votre investissement grâce à YouTube. Peut-être que quelqu’un y parviendra un jour, mais ce sera une exception, pas la règle. On ne construit pas des principes économiques sur des exceptions.
Aujourd’hui, de nombreux producteurs essaient de raconter des histoires avec des microbudgets afin de pouvoir les monétiser plus facilement sur YouTube, même lorsque les projets restent de bonne qualité et bien produits. Si vous souhaitez produire des projets de plus grande envergure, vous devez réfléchir aux plateformes capables de soutenir cette échelle et de faire circuler le film dans le reste du monde.
Que doivent comprendre les producteurs africains à propos de la valeur dans la durée ?
Tout revient encore à la distribution.
La plupart des cinéastes savent faire des films. Ils ne savent pas comment les vendre. C’est un peu la même chose pour de nombreux acteurs : ils savent jouer, mais ne savent pas toujours comment obtenir des rôles. Les créateurs doivent intégrer la dimension économique de leur activité. Certaines personnes sont à l’aise dans la partie créative parce qu’elles réussissent dans leur zone de confort. Mais vous ne pouvez pas produire durablement de bons films sans bien comprendre la distribution.
Si vous voulez qu’un film continue à créer de la valeur après sa première sortie, vous devez savoir comment le vendre, où il peut aller, quels droits sont concernés et comment il peut continuer à circuler.
Le travail créatif compte, mais la dimension économique de ce travail compte également.
Quelle importance les données d’audience ont-elles pour l’avenir du cinéma africain ?
Les données sont très importantes, et c’est l’une des choses qui nous manquent réellement.
Le marketing ne commence pas après la fin du film. Vous réfléchissez déjà aux publics susceptibles de l’accueillir, à ce qu’ils souhaitent voir, à ce qu’ils sont prêts à payer et à la manière d’atteindre les personnes déjà disposées à regarder votre film. De nombreux acteurs qui deviennent producteurs s’appuient sur leurs communautés et sur les personnes qui les suivent. Ils transforment cette audience en nombre de vues.
Avec mon expérience dans la vente et le marketing, si je disposais d’une base de données de dix millions d’Africains prêts à regarder mes films dès leur sortie, la conversation deviendrait simple. Je pourrais les contacter immédiatement, mener des enquêtes, recueillir leurs réactions et savoir ce qu’ils souhaitent regarder.
Cela ne signifie pas qu’il faut écouter exactement ce que les gens disent et simplement le reproduire. Vous recueillez l’information, vous l’analysez et vous l’utilisez de la meilleure manière possible.
Avec les bonnes données, vous pouvez réussir. Mais il faut aussi la bonne personne pour les interpréter, la bonne personne pour écrire une histoire à partir de ce qu’elles révèlent, et le bon distributeur pour les comprendre et les transformer en stratégie réelle.
Je placerais donc les données en premier, puis le développement des compétences humaines. Une fois ces deux éléments renforcés, le reste peut suivre.
Comment envisagez-vous le cinéma africain en tant qu’industrie ?
Une industrie, c’est ce qui se forme lorsqu’on met une structure derrière l’art. Elle naît lorsqu’on met une structure derrière le talent et la créativité.
Au Nigeria, je ne pense pas que nous ayons encore pleinement une industrie. Nous avons des initiatives. Les gens font des choses, mais ils les font souvent de manière individuelle. C’est comme un trajet de cent kilomètres. Vous et moi pouvons choisir la route que nous voulons. Une personne cherche un passage dans la forêt. Une autre traverse les montagnes. Une troisième essaie un autre itinéraire. Tout le monde peut finir par arriver au même endroit, mais chacun doit trouver son chemin seul.
Celui qui gagne est celui qui s’assoit et construit une route. Une fois la route construite, tout le monde peut l’emprunter et aller dans la même direction. Le trajet devient plus prévisible.
C’est cela, une industrie : disposer d’une structure, de routes et de règles dans l’ensemble de l’écosystème.
Que devraient comprendre les investisseurs et les décideurs à propos du cinéma africain ?
Je pense qu’ils ne voient pas encore pleinement l’opportunité.
Il existe un avantage pour le premier entrant, mais cet avantage s’accompagne aussi de risques. Nous avons vu de grandes plateformes de streaming arriver, se heurter à un mur, repartir, revenir et modifier leur manière d’opérer. Mais l’enjeu n’est pas seulement d’apprendre. Il faut construire. Vous ne pouvez pas simplement entrer sur un marché et chercher à en retirer de la valeur. Vous devez prendre le temps de le développer. L’argent ne résout pas tous les problèmes. C’est pour cela que le financement arrive souvent en dernier dans mon classement. Il compte, mais il ne suffit pas.
Depuis au moins cent ans, on raconte des histoires dans les grandes industries cinématographiques du monde. L’Occident a produit de très belles histoires et des séries remarquables, mais certaines commencent désormais à se répéter. L’Afrique offre la possibilité de raconter un autre type d’histoire et de montrer une autre vision.
Le cinéma ne se résume pas au fait que des gens regardent un film et paient pour le voir. C’est aussi une transmission culturelle. Le contenu audiovisuel est l’un des moyens les plus puissants de produire un changement social et culturel.
Les investisseurs devraient regarder l’écosystème créatif et comprendre que le cinéma peut faire connaître l’art africain, la mode africaine, les lieux africains et les Africains eux-mêmes. Il peut raconter nos histoires et promouvoir le continent. Si je disposais de 100 millions de dollars, je serais présent dans la mode, l’art, les événements africains et le cinéma. Je veillerais à relier tous ces domaines au cinéma, à les présenter au monde et à construire une industrie autour de cet ensemble.
C’est là que je vois l’opportunité.
Related articles More from author
-
“Je suis parce que nous sommes” – Principe Ubuntu
15 février 2021By La rédaction -
Industries créatives africaines
24 février 2026By La rédaction -
Le franc CFA, une devise pour les affaires ?
24 novembre 2020By La rédaction
Leave a reply Annuler la réponse
Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.













